Avallon

Emile Marsigny, l'auteur de ce texte, est né en 1855 à Joux-la-Ville.
Entre 1932 et 1935 qu'il a pris la plume pour raconter ses souvenirs.
C'est son arrière petit-fils, Eric Frantz qui nous a confié ce texte.

1870 - 1871
Bombardement d'Avallon (fin janvier 71)

Cette année terrible me rappelle de bien pénibles souvenirs ; je n'avais que 15 ans, mais j'étais patriote ; à la nouvelle de nos premiers revers, je fus atterré.
Les désastres se succédaient avec une rapidité foudroyante. Nous nous attendions à voir l'ennemi chez nous d'un moment à l'autre ; le découragement régnait partout.
Une garde Nationale fut organisée ; que pouvait-elle sans armes !
Les hommes valides étaient convoqués plusieurs fois par semaine, après de rudes journées de travail, pour exécuter des marches sous la conduite d'anciens soldats qui leur faisaient traverser les guérets au pas de course ; j'en ai vu plus d'un tomber de fatigue dans les rangs !
On montait la garde à l'entrée du village ; j'y ai moi-même remplacé mon père fatigué une nuit de novembre.
Je me rappelle avoir écouté le canon en appuyant l'oreille sur la neige, pendant les combats livrés à Coulmiers (1), et aux environs d'Orléans.
Mes parents ayant décidé de me mettre en pension chez le Cousin Gerbeau instituteur à Domecy-sur-Vault, village situé sur le versant sud ouest de la butte Montmartre (2), mon Père m'y conduisit fin Novembre ; le matin de notre départ, la nouvelle circula que les uhlans étaient arrivés à Tonnerre.
Les routes étaient gardées à l'entrée de chaque village, à Précy, Sermizelles, Givry ; les sentinelles nous arrêtèrent, simple formalité bien inutile.
A Domecy, j'étudiais de mon mieux, tout en suivant les phases de cette guerre désastreuses ; tous les dimanches, à la sortie de la messe, le Cousin Gerbeau montait sur une borne, et lisait à la population le communiqué officiel des évènements de la semaine.
Les élans oratoires de Gambetta ne parvenaient pas à relever les courages.
Enfin, j'arrive à un épisode qui est resté gravé dans ma mémoire : le Bombardement et le pillage d'Avallon.

Bombardement et pillage d'Avallon.

Quelques jours avant l'armistice, fin janvier 1871, un matin, la nouvelle se répand dans Domecy que le canon tonne dans la direction d'Avallon.
Voici ce qui s'était passé : les Prussiens étaient campés aux environs de Montréal ; quelques uhlans s'aventurèrent jusqu'à Avallon, par la rue de Lyon ; à la hauteur de la maison Rochefort, horticulteur, un coup de feu parti d'une fenêtre abat l'officier qui dirige la reconnaissance : c'était un jeune duc de Posen (3) .
La répression ne se fit pas attendre : le lendemain matin, l'artillerie prussienne postée entre Sauvigny-le-Bois et Avallon, au bois de la Troquette, bombardait la ville.
Les mobilisés, incapables de défendre la ville, se retirent en désordre par la route de Vézelay, nous avons pu voir la déroute des hauteurs de Montmartre où nous étions accourus ; quelques égarés étaient passés par Domecy.
Des francs-tireurs résistèrent tout en battant en retraite vers les bois de la ville, au-delà du Cousin ; un soldat français fut tué vers l'Usine à Gaz.
L'ennemi entra dans la ville.
De Montmartre, les hommes descendent à Pontaubert aux nouvelles ; je les suis.
Un nommé Guéreau dit : "j'ai ma sœur, bonne chez la baronne de Candras (veuve du général (4)), je vais la voir" ; je le suis ; le groupe restant remonte à Domecy.
Nous arrivons à la hauteur du hameau de Champien, la route est couverte de terre, un détachement de cavalerie était passé par là à travers champs.
A la Maladière, nous apprenons que Ménager, horticulteur, vient d'être emmené prisonnier : les prussiens ont découvert un fusil chez lui ; sa femme est inconsolable.
Plus près d'Avallon, vers le cimetière, un soldat posté dans le jardin de l'Hôpital nous aperçoit : il lève son sabre dont la lame brille au soleil ; nous nous arrêtons, il nous tourne le dos et disparaît.
Nous arrivons sur la route de Paris que nous suivons jusqu'aux Grands Terreaux : la rue est encombrée de soldats qui profitent des deux heures de pillage accordées, pour s'approvisionner d'un peu de tout.
Vins, liqueurs, comestibles sont mis à contribution ; quelques goinfres s'empiffrent des produits les plus variés : chez un épicier confiseur, M. Regnier, place du Marché, ils mangeaient de la moutarde avec des confitures !
Nous passons près du porte-drapeau du 61ème, un vrai géant bien casqué ; j'ai appris que les jours suivants, il avait été tué à la bataille de Nuits.
Guéreau me quitte sur la place du Grand Cours, aujourd'hui place Vauban : il va voir sa sœur et revient me trouver vers le Café de l'Europe.
Un général sort du café, la face rubiconde, et monte un beau cheval qu'il fait caracoler sur la Place.
Au même instant des Notables Avallonnais, dont un M. Lecomte que j'ai revu souvent dans la suite, s'approchent, munis d'un brassard, pour implorer la clémence de Zastrow (c'était le nom du général (5)) ; la brute ne daigna pas les regarder, et faillit même les renverser avec son cheval…
Les pillards, pendant ce temps, continuaient leur vilaine besogne ; j'en avais croisé un qui emportait sur son sac une belle paire de bottines pour sa Gertrude ; d'autres chargeaient des ballots d'étoffes sur des voitures du régiment.
Une trentaine d'habitants, faits prisonniers, étaient rangés sur les Grands Terreaux ; parmi eux, je remarquai Ménager dont j'ai déjà parlé, et M. Billardon, un vieillard à belle prestance, régisseur de plusieurs familles avalonnaises.
Vers deux heures de l'après midi, changement de décor : le clairon sonne, et en quelques minutes les six mille hommes s'ébranlent, musique en tête, avec leur artillerie qui était stationnée sur les Capucins.
A ce moment nous étions, Guéreau et moi, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le Monument aux Morts de la Grande Guerre ; c'est là que nous les avons vu défiler jusqu'au dernier, pour la direction de Semur, avec le produit de leur pillage.
Les prisonniers ont été envoyés en Prusse orientale et en sont revenus affaiblis par les privations.
Les dommages n'ont pas été très importants à Avallon, mais l'alerte avait été vive.
Nous avons repris le chemin de Domecy, avec mon compagnon, et je suis rentré timidement chez mon cousin Gerbeau qui m'a adressé des reproches bien mérités par ma téméraire équipée.
Aujourd'hui je ne la regrette pas.
20 octobre 1932
Emile Marsigny
1 - Coulmiers est située dans le Loiret, à l'Ouest d'Orléans, bien loin d'Avallon !
2 - Cette butte Montmartre là (354m) est située à l'est d'Avallon, dominant la vallée du Cousin
3 - Posen, aujourd'hui Poznan, faisait partie des territoires annexés par les Prussiens après le dépeçage de la Pologne
4 - Général de brigade Jacques-Lazare de Savettier de Candras baron de La Tour de Pré (1768-1812) : commandant de la 1ere brigade de la 1ere division du 4eme corps de la Grande Armée (Iéna, Eylau). 28/11/12 il est tué à la Bérézina.
5 - Heinrich Adolf von Zastrow, général de l'armée Prussienne

Ce document, prêté à "Cheny mon village, mes racines icaunaises, reste la propriété des ayants droit d'E Marsigny

Retour