Le Journal du Maquis - Septembre 1944

Fouronnes

C'est le 25 Août, au début de l'après-midi, que nous avons été avertis qu'une colonne hippomobile de 450 Allemands environ, se dirigeant sur FOURONNES, voulait se rendre et que son capitaine désirait venir à AUXERRE pour y discuter les conditions de reddition.
Aussitôt, tous les hommes disponibles de la 13ème compagnie montèrent dans des camions pour aller à la rencontre de nos futurs prisonniers ; chacun était heureux que l'affaire tourne aussi bien mais regrettait un peu de ne pas avoir à faire usage de ses armes.
Peu de temps après, la compagnie arrivée à proximité de l'ennemi est débarquée à l'abri d'une petite crête. Deux officiers se détachent avec un interprète, puis reviennent quelques instants plus tard accompagnés d'un Cne et d'un Lt allemands ; on explique alors aux hommes quelle est leur mission : encadrer la colonne allemande afin d'éviter qu'elle soit attaquée par les «terroristes» pendant la durée des pourparlers.
Aussitôt, un groupe de cinq hommes est désigné pour se placer devant la colonne, et la première difficulté surgit ; le lieutenant Kaisen, qui commande les allemands en l'absence du capitaine, refuse de laisser passer ces hommes comme il était convenu - un cycliste allemand se rend auprès du capitaine pour le mettre au courant de la situation - le capitaine répond alors : «ceci est mon dernier ordre : dites au lieutenant de laisser passer ces hommes tranquilles, de ne pas bouger et de ne commettre contre eux aucun acte de guerre». Puis se tournant vers les Français, il leur dit : «J'ai peur d'un grand malheur».
Après une deuxième navette de l'estafette cycliste, le capitaine et son escorte partent pour Auxerre et le convoi s'ébranle, défilant devant les 40 Français. Lorsqu'une partie de la colonne a dépassé les F.F.I., les Allemands encerclent les nôtres et leur donnent l'ordre de déposer les armes. On ne pouvait songer à résister à 30 contre 450 ; ne valait-il pas mieux attendre que, les pourparlers achevés, la colonne finisse par se rendre ?
Les 40 Français appelés par les allemands afin de protéger la colonne allemande contre les «terroristes» sont donc désarmés et faits prisonniers, intégrés au convoi vers la queue de la colonne. Un officier de liaison, arrivé à cet instant, est aussitôt fait prisonnier et doit conduire la dernière voiture.
C'est dans cet équipage, désarmés, que les nôtres doivent retraverser Fouronnes. Tout espoir doit alors être abandonné, les camions ont été grenadés et les allemands répètent : «Pour vous guerre finie, kapout !»
Il est 7 heures du soir, le jour baisse et la marche sinistre se poursuit : «Prends une cigarette, vieux, c'est peut-être la dernière... Sourions quand même, mon gros, montrons leur qu'on est Français.»
Personne ne flanche, les vétérans de la Résistance regardent avec admiration ces jeunes, incorporés depuis 24 heures, marchant droit ; pas un pleur, pas une plainte ne sort de leurs rangs.
Après la sortie du village une voiture allemande quitte le convoi et va s'embusquer dans le bois. Immédiatement des coups de feu partent de ce bois ; c'est par ce grossier simulacre d'attaque que les boches voulaient excuser le massacre qu’ils préparent.
Aussitôt ces coups de feu tirés, les allemands se tournent vers nos gars et les fusillent presque à bout portant ; quelques-uns s'échappent dans les taillis qui longent la route, les autres se couchent sur la route et dans les fossés : les allemands continuent à tirer sur ces corps désarmés étendus devant eux, un sous-officier décharge calmement son revolver sur les Français, deux fois il recharge son arme pour tirer sur ces corps sans défense dont beaucoup sont déjà des cadavres, d'autres allemands tirent dans les champs et les bois sur tout ce qui bouge : F.F.I., hommes, bêtes essayant de parfaire leur carnage.
20 h. 30, le convoi est passé, la route ensanglantée est couverte de cadavres. Les hommes qui se sont rassemblés à Fouronnes ramassent les morts ; les moins blessés indiquent à leurs camarades valides les corps des blessés graves - les plaies, produites par les balles explosives sont affreuses - un blessé meurt sur la route, un autre meurt deux heures plus tard à l'école du village sous les yeux du capitaine allemand.
Partis une quarantaine, les hommes de la 13ème compagnie se retrouvent 20, la félonie boche a fait de nouvelles victimes.
Camarades, pouvons-nous devant les tombes de ceux qui hier encore menaient le bon combat à nos côtés chercher des responsables ? Quel Français aurait pu imaginer un tel comble d'ignominie et de traîtrise ?
Et vous qui avez versé votre sang ou donné votre vie à Fouronnes, dans cet ignoble guet-apens, soyez sûrs que dans les combats où nous allons, votre souvenir nous suivra et que vos camarades vous vengerons.