La Capitulation Allemande
(les plénipotentiaires dans les lignes françaises)

par Gustave Babin, correspondant accrédité aux armées

Front français - 11 novembre

C'est à Haudroy, un petit hameau de quelques maisons, sur la route de la Capelle à Rocquigny (Nord), que le jeudi 7 novembre, à 21 heures, les cinq plénipotentiaires allemands chargés de recueillir de la bouche du maréchal Foch les conditions que les Etats-Unis et les Alliés mettaient à des préliminaires de paix, franchirent les lignes françaises. Il faudrait être un reporter bien peu curieux, un reporter indigne de ce nom, autant dire, pour n'avoir pas souhaité de voir ce petit lieu désormais historique, et les premières étapes d'une démarche qui consacre la défaite allemande et le triomphe de notre juste cause, notre revanche, enfin !
Le secteur où s'est produit cet acte décisif de la guerre fait partie du front où vient de combattre si rudement, et si victorieusement, l'armée du général Debeney. Il n'est pas d'un accès très facile, à ces heures. Les routes, martelées par les tirs, creusées de fondrières, sont sillonnées dans les deux sens de convois. J'ai vu là, je l'espère, j'en suis sûr, les derniers cadavres de la guerre qu'il doive m'être donné de contempler, et c'étaient des cadavres d'ennemis frappés en pleine retraite, deux convoyeurs, broyés avec leur attelage par un obus, et qu'on n'avait pas eu le temps d'enterrer décemment, puis, plus loin, un isolé, la face au ciel, lui aussi, sous un joli soleil de l'été de la Saint-Martin. Et l'on croisait encore, dans cette tiède lumière d'automne, d'étranges cortèges de petites voitures à bias, chargées de pauvres hardes, de quelques objets familiers, que traînaient, que poussaient, bien las, sans doute, mais allègres, mais une flamme de joie aux yeux, de vigoureux gars. Sur toutes flottaient des drapeaux tricolores, ondulant à la brise comme des étendards victorieux. C'étaient, me dit-on, «des évadés» : en réalité, de ces malheureux que les féroces conquérants avaient enlevés au coure de leur recul, emmenés en esclavage et qui, brusquement libérés par notre avance, regagnaient leurs champs, leurs ateliers, leurs foyers souvent lointains. Et je ne pouvais me retenir d'évoquer les lamentables exodes du début de l'invasion, ceux plus récents du printemps dernier, alors que des populations entières fuyaient, affolées, devant les Barbares. Merveilleux retours de la fortune !
Cette route animée m'a conduit à la Capelle qui était, avant la grande tourmente, une cité industrielle florissante, et qui, sous le joug d'une bande d'énergumènes déchaînés, dont certains font figure de vésaniques, a connu les pires horreurs dont soient capables de telles gens, depuis le pillage systématique des usines qui faisaient la fortune du paj's jusqu'aux assassinats raffinés. La seule vengeance, hélas ! Qu'en pussent tirer alors les opprimés était de les appeler entre eux «les mulots gris», pittoresque vocable où se reconnaît le vieil esprit de fronde, la fine ironie de France.
Haudroy est à 2 kilomètres de là, au plus.
Les lignes traversaient, depuis quelques heures à peine, le hameau, les premières maisons à nous, les autres à eux. Nos avant-postes étaient non loin du carrefour de la route qui conduit à la Flamengrie, et où s'étale encore l'écriteau indicateur allemand. Ce carrefour est creusé d'un abîme : une mine qu'ils avaient préparée au moment de leur retraite de la Capelle, et qui faillit bien jouer aux parlementaires eux-mêmes un mauvais tour. Elle était amorcée pour exploser avec un certain retard. Les bonnes gens qui habitent la maison voisine y avaient vu travailler sans comprendre. Un soldat, animé de quelque charité, les avait renseignés en partant, leur conseillant, la nuit suivante - celle du 6 au 7 - de tenir leurs fenêtres ouvertes.
Cependant la demande de pourparlers avait été formulée, la route que devaient prendre les envoyés allemands choisie ; on se rappela la mine de Haudroy. On envoya trois soldats pour la désamorcer, la rendre inerte. Elle prit feu juste comme arrivaient les pauvres diables, ou peut-être explosa du fait de leur maladresse. Ils sautèrent. On retrouva leurs membres épars dans les champs environnants.
D'ailleurs, toute une série d'incidents tragi-comiques marquèrent ces dernières heures de la guerre et le début des négociations.
L'ordre avait été donné de cesser le feu dans l'après-midi, aux approches de l'heure pour laquelle s'étaient fait annoncer les plénipotentiaires. Mais, en raison du vague des lignes, dans la guerre de mouvements, il ne parvint pas partout aux nôtres. Eux l'avaient bien reçu. Ils l'attendaient trop impatiemment. Ils en manifestèrent bruyamment leur joie, et il y eut bien des fusils brisés d'enthousiasme. Nos soldats, d'autre part, ont été victimes de trop de lâches ruses de guerre pour ne pas demeurer méfiants. Sur beaucoup de points, aux abords de la route désignée - elle va de la Capelle à Trelon - ils continuèrent de tirer sur l'ennemi qui abandonnait ses trous. Des patrouilles capturèrent quelques prisonniers. Alors les Allemands envoyèrent des parlementaires, de-ci, de-là, et l'accord s'établit. Les clairons sonnèrent le «Cessez le feu !» et les armes, canons et fusils, se turent. Le demi-silence se fit, avant-coureur du silence définitif qui allait s'étendre sur tout l'immense champ de bataille, de la paix enfin rendue à la pauvre terre.
Les officiers désignés par le général Debeney pour le représenter et pour conduire ensuite au terme de leur voyage les parlementaires étaient déjà sur les lieux où devait s'établir le contact : ils avaient choisi comme lieu de la première entrevue, à la sortie de la Capelle, une villa de briques ombragée de pins, qu'on appelle encore, dans le pays, la villa Pâques, du nom de son précédent propriétaire, mais qui appartient aujourd'hui à M. Panhard, un notaire parisien, m'a-t-on assuré. Un état-major l'occupait, il y avait sa popote.
Le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2ème bureau de la 1ère armée, était à la tête de cette petite délégation : un gentilhomme de la meilleure race de France, au regard vif et clair, au masque fin, de haute et svelte taille, et portant avec une aisance souveraine l'uniforme sombre des chasseurs à pied ; on n'aurait su choisir un Français plus «représentatif». L'accompagnaient le commandant du Fretay, de l'état-major du 31ème corps d'armée ; le capitaine Pihier, son collaborateur au 2ème bureau ; le capitaine Brunet, du 3ème bureau ; le capitaine Taboureau, enfin - en littérature Jean des Vignes-Rouges, le vigoureux auteur de Bourru, soldat de Vauquois - officier informateur et historiographe de la lère armée.
A l'heure qu'avait fixée, dans l'après-midi, le lieutenant Jacobi, de l'armée allemande, envoyé en courrier, le commandant de Bourbon-Busset et ses camarades se rendirent, en avant de la Capelle, sur le chemin vicinal de Rocquigny, que bordaient encore les peupliers abattus par l'ennemi pour protéger sa retraite. Le temps était abominable, sinistre; un brouillard dense flottait comme un linceul sous le ciel et sur les champs nus ; la terre était détrempée par de récentes pluies. Sur la route, on pataugeait dans une boue liquide.
Les envoyés du général Debeney demeurèrent longtemps en faction, dans la nuit déjà descendue, que la brume rendait plus épaisse, plus sombre, plus glaciale. Enfin le commandant de Bourbon-Busset décida, rien n'apparaissant dans ces ténèbres, d'aller attendre à la villa Pâques.

*

Ce ne fut qu'à 21 heures qu'une lueur apparut aux avant-postes. Là veillaient, allongés sur le sol, las de quatre jours de combats, mais stoïques, mais vigilants toujours et jusqu'au bout, et superbes, et grands, sous leurs uniformes boueux, des soldats de la 3ème compagnie du 171ème d'infanterie, des hommes originaires de la frontière, de la région de Belfort. La clarté grandit, dissipa les ombres. La première des autos approchait de la section qui barrait la route. Un immense drapeau blanc, le traditionnel drapeau des parlementaires, flottait à l'avant, à la place du fanion, plus blafard, à la lueur des phares, dans cette brume. Un trompette, sur le marchepied, jetait dans l'air les notes tristes de quelqu'une de ces rauques sonneries allemandes. Un jeune capitaine de vingt-cinq ans, Lhuillier, qui commandait par intérim le bataillon et qui s'était porté aux avant-postes, se plaça en travers de la route, étendit les bras. La voiture ralentit et stoppa... Trois autres qui suivaient, la seconde arborant également le drapeau blanc, la rejoignirent. Le cortège était arrêté.
Un général en grand uniforme, la poitrine chargée d'ordres, mit pied à terre, s'approcha du capitaine Lhuillier, se nomma :
- Général de Winterfeld, de la mission des parlementaires allemands.
Il parlait notre langue avec une correction parfaite. Il a eu tout le temps de l'apprendre chez nous, alors qu'il était attaché militaire à l'ambassade allemande à Paris ; il en eût eu peut-être le loisir rien que durant les longs mois où, à la suite de l'accident qu'on se rappelle, il recevait sous un toit français des soins si délicats.
- Mon capitaine, ajouta-t-il, je vous fais toutes mes excuses d'arriver en retard ; des difficultés d'ordre matériel en sont cause, l'état des routes... Je vais vous présenter les parlementaires qui m'accompagnent.
- Général, répondit le capitaine Lhuillier, je n'ai pas qualité pour vous recevoir officiellement. Veuillez remonter en voiture et me suivre.
Voilà donc le premier tableau de la défaite allemande avouée, acceptée, subie : ce général, constellé de croix, le type même du hautain junker allemand plein de formes, devant ce capitaine de vingt-cinq ans, ancien soldat comme tant d'autres, type des artisans de la victoire française ; et, comme spectateurs, quelques fantassins crottés, boueux, appuyés sur leurs armes, leurs bons fusils, leurs mitrailleuses, silencieux, impassibles, encore que, sans doute, à plus d'un le coeur dût battre bien fort.
Sur l'ordre du capitaine, le trompette allemand a quitté le marchepied de la voiture. Un caporal clairon, Sellier, l'y a remplacé. Et voici que, dans la nuit, vibrent tour à tour, allègres, triomphales, les sonneries du 171ème d'infanterie, des 19ème et 26ème bataillons de chasseurs à pied, de tous les corps, enfin, de la 166ème division d'infanterie, qui garde le secteur. Des soldats accourent à travers champs, suivent la file des autos qui s'est remise en marche à petite allure, arrivent, à pas alertes, jusqu'au poste de commandement des avant-postes, à l'entrée de la Capelle. Là est de service le chef de bataillon Ducorney, qui commande depuis le début de la guerre ses chasseurs, et dont la Croix de guerre se couronne de huit palmes, un type de bravoure, de vertu militaire ; le lieutenant-colonel Marquet, du 171ème, est près de lui. Ils reçoivent les parlementaires et les dirigent vers la villa Pâques. Alors, au moment où le cortège des autos aux fanions blancs, aux portières armoriées des aigles impériales, se remet en route, une clameur domine, dans la brume, et l'ombre, le ronflement des moteurs : «Vive la France !» C'est la poignée de soldats, de vainqueurs accourus là, fantassins et chasseurs mêlés, qui manifestent simplement, dignement, leur joie patriotique, leur légitime, leur saint orgueil. Et comme ce petit groupe se dissipe, on entend un des soldats qui grommelle dans la brume : «II faut maintenant que j'aille prendre position avec ma mitrailleuse ; et ce n'est seulement pas mon tour". Pas de chance, mon brave ! Mais c'est bien le dernier tour, et voilà la meilleure consolation.
Au seuil de la villa Pâques, au bas du perron, entouré des officiers que j'ai cités plus haut, le commandant de Bourbon-Busset attend. Les voitures entrent dans la cour en file ; les plénipotentiaires en descendent, le général de Winterfeld d'abord ; il se présente au commandant, qui se nomme à son tour. Puis le général présente les membres de la mission, en commençant par «Son Excellence Erzberger» qui en est le chef en vertu du principe, auquel l'Allemagne n'a pu certes s'accommoder en si peu de jours, de la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil. Le commandant, après lui, nomme les officiers qui l'accompagnent. Puis il ajoute :
- J'ai à traiter avec vous, Excellence, de quelques questions matérielles. Voulez-vous entrer...
La lumière des phares des automobiles, à laquelle s'ajoutent les lueurs de quelques fusées éclairantes jaillies dans le brouillard, jettent sur cette scène une clarté violente. Et il faut remarquer, en passant, qu'on a renoncé au vieux rite du bandeau : les envoyés du gouvernement impérial sont arrivés jusque-là avec la liberté de tout regarder autour d'eux. Il est vrai que, par cette nuit, la traditionnelle précaution eût été bien vaine.
Conduits par le représentant du général Debeney, les plénipotentiaires gravissent les trois ou quatre marches du perron. On traverse un premier salon d'entrée qu'éclairent le jour de hautes baies, et que les précédents occupants de la villa - les officiers d'un état-major allemand l'ont transformé en salle de jeu, ayant, quelque part réquisitionné un billard. On passe, à gauche, en suivant un corridor, dans un autre salon, dont le cadre le plus décoratif entoure de vieil or fané une reproduction gravée du classique portrait de Napoléon, sous l'uniforme des grenadiers de la garde : oui, l'effigie de l'homme d'Iéna plane sur cette entrevue, ironie des choses !
Très froid, très correct aussi, sur le ton d'une causerie mondaine sans cordialité, le commandant de Bourbon-Busset reprend :
- Excellence, je dois tout d'abord dissiper un malentendu. Nous avons reçu cet après-midi trois parlementaires d'une division allemande, venus pour nous dire qu'ils croyaient que l'armistice était signé. Il est bien entendu qu'à l'heure actuelle les opérations continuent...
- Mais certainement, répond le général. C'est une erreur d'interprétation de la part de la division.
On sait, de reste, comment toute suspension d'armes fut refusée, quelques heures plus tard, aux plénipotentiaires, par le maréchal Foch en personne.
Après ce préambule, la conversation, courtoise, continua. On régla, d'un commun accord, les conditions du voyage. Il fut convenu que les automobiles du grand quartier impérial demeureraient à la Capelle et que les envoyés prendraient place dans des automobiles françaises.
Tout cela arrêté, on se mit en route par le chemin cahotique que j'ai décrit, vers Homblières, où était alors installé le quartier général de l'Armée.
C'est un village de peu. L'église, vénérable d'âge, pittoresque d'architecture, fut naguère un hôpital allemand : une grande croix de Genève - le signe pour lequel, vous le savez, ils avaient tant de respect - est encore lisible sur le toit effondré. Un petit placis l'avoisine, où se dresse un monument élevé aux enfants de la commune morts pour la Patrie. On y lit les noms de Borny, de Metz, de Rezonville. De l'autre côté de la route, au milieu d'un jardinet, le presbytère, humble, ruineux, dévasté. Les autos s'arrêtent devant l'étroit portail, que précèdent quelques marches. On avait pour la circonstance installé dans cette modeste demeure l'électricité, préparé une hospitalité décente, mais forcément modeste. Le quartier général, suivant les armées qui progressaient toujours, n'était établi là que du matin.
Un souper très simple fut servi par des ordonnances bleu horizon, sur une table qu'on avait jugée trop étroite, et que des prisonniers de guerre avaient allongé en hâte, à l'aide de grossières planches. Le menu : potage, jambon, riz princesse, un menu de popote d'officiers. Quand, à l'heure du café, le général Debeney, accompagné du général Hucher, son chef d'état-major, vint y saluer les envoyés de l'empire allemand, il s'excusa de cette frugalité : "Je vis moi-même, leur dit-il, au milieu de mes soldats". Et, galamment, avec la si jolie urbanité française, il se mit à la disposition de ces hôtes d'une heure. On le remercia, courtoisement aussi.
A une heure et demie du matin, le commandant de Bourbon-Busset venait reprendre "Son Excellence Erzberger", le général de Winterfeld, leurs collaborateurs et leur suite. Il monta dans la voiture de tête avec le premier plénipotentiaire, M. Erzberger, pour les conduire au train spécial qui les attendait à Tergnier.
Quelques soldats curieux, qui s'étaient attardés, furent les seuls spectateurs de l'arrivée. Ils comptaient, dans leur naïveté, sur la présence du maréchal Foeh. Ils furent déçus de ne point le voir, de ne pouvoir l'acclamer.
Le premier acte de la capitulation allemande était joué.

*

De la Capelle et d'Haudroy, je poussai jusqu'a Rocquigny, d'où l'état-major de division s'apprêtait à déménager pour passer la frontière, à la suite des troupes. Là, j'appris une histoire assez divertissante. Le capitaine von Heldorff avait été renvoyé au quartier général, afin d'y faire connaître à l'empereur et au haut état-major les conditions de l'armistice. Mais, quand il arriva aux lignes allemandes, il y fut accueilli à coups de feu et proprement mitraillé. Il rebroussa chemin, voulut chercher une autre route. Ce fut le même accueil. De guerre lasse, il lui fallut revenir chez nous, à Rocquigny, d'où, par télégraphie sans fil, on assura son libre passage.
Là encore je vis un convoi émouvant, bien qu'il ne fût composé que de voitures vides. C'étaient quatre Mercedes véloces, envoyées en renfort derrière celles qui avaient amené les parlementaires. Elles attendaient, au bord d'un petit ruisseau, qu'un pont fût réparé pour passer. Toutes arboraient le drapeau blanc, et c'est ce simple accessoire, ce lambeau de toile, qui leur donnait leur caractère dramatique. Après quatre ans d'une effroyable guerre, je ne sais pas de chose plus belle à contempler que cet emblème de soumission. Pourtant, ces pacifiques étendards étaient sans splendeur, humbles, prosaïques rectangles de fil de lin, découpés dans quelque drap de lit ou quelque nappe, fruit, peut-être, d'une "réquisition", comme le billard de la Capelle, ourlés à grandes aiguillées et cloués sans vains soins sur des hampes de bois blanc, de bois de menuiserie, simplement équarri. Car l'Allemagne, qui avait préparé avec tant de raffinement sa monstrueuse agression, n'avait évidemment pas prévu le dénouement que lui réservait le sort des armes. Il lui fallut, à ce moment suprême, improviser, tant il est vrai qu'on ne saurait penser à tout. Enfin, tels quels, ces grands fanions blancs, retombant en plis lourds surfeurs hampes, prenaient à nos yeux la valeur, la pure et expressive beauté d'un symbole. Ils proclamaient la défaite, la soumission de l'ennemi, notre victoire!
J'ai passé la nuit dans le petit presbytère où, l'avant-veille, soupaient de bon appétit les plénipotentiaires. Un grand remue-ménage, des allées et venues dans la chambre voisine m'ont réveillé ce matin de bonne heure : c'étaient de nouveaux négociateurs allemands qui arrivaient, deux civils, "spécialistes des questions économiques", drapés de fourrures de prix, sous la conduite d'un officier élégant et courtois. Mais déjà les premiers parlementaires avaient fixé l'heure de leur retour, et accepté, signé les conditions imposées par les Alliés et les États-Unis. Dans l'après-midi, je filais vers Tergnier, d'où devait s'effectuer feur départ.
Le crépuscule, un crépuscule gris, froid, tombait sur les ruines sans formes de la malheureuse ville, quand j'y arrivai. A la gare, ou plutôt dans les vestiges méconnaissables qui en demeurent, était garé le train des plénipotentiaires, leur domicile pendant ces trois jours, car ce n'est ni dans ce château-ci, ni dans ce château-là qu'ils ont résidé en terre de France, mais dans des wagons. Deux leur servaient de cabinet de travail et de salle de conférences. L'un fut naguère le cabinet du général Pétain ; on s'en rappelle sans doute l'aspect, car nous en avons publié la photographie, avec le grand chef à l'oeuvre derrière sa glace démesurée. L'autre était l'ancien wagon-salon de l'empereur Napoléon III, capitonné de satin vert empire, avec des passementeries relevées de rouge pompéien. L'étrange destin que celui de cette voiture ! Ce fut dans ce petit salon, pareil à un boudoir, que se fit l'ultime délibération des parlementaires; ce fut de là que, ce matin, aux approches de 5 heures, ils partaient pour aller signer, non loin de là, dans un autre wagon, le Maréchal résidant aussi, depuis trois jours, dans son train, les quelques articles dont on connaît à présent la teneur.
Ils attendent dans cette gare depuis deux heures, car l'embouteillage des routes, vers l'avant, de la Capelle à Homblières, a retardé l'arrivée des voitures qui doivent les emporter. Elles arrivent enfin à 16 heures, amenant le commandant de Bourbon-Busset et les deux officiers qui doivent accompagner avec lui la mission jusqu'aux lignes, en avant de Chimay, déjà.
Les voitures armoriées de l'aigle germanique, marquées des initiales G. H. Q., sont maintenant rangées devant un pan de mur où un obus a ouvert une brèche qui servira aujourd'hui de porte d'honneur.
Le général von Winterfeld surgit le premier de la pénombre des ruines, au seuil de cet étrange porche. C'est une vision que je n'oublierai de longtemps, car la figure est de saisissant caractère, - la seule vraiment qui impressionne, dans le groupe des huit à dix hommes qui vont nous apparaître tour à tour. La tête est chenue déjà, grisonnante, au moins. Le masque est pâle, d'une pâleur mate, sur laquelle se détache insensiblement, dans cette lumière qui décline, la courte moustache grise, ombrageant à peine une lèvre mince, sans bonté. Mais deux yeux sombres, froids, inexorables, animent, éclairent d'une inquiétante lueur ces livides blancheurs. Il semble que jamais cette physionomie de marbre dur ne doive sortir de son impassibilité. Quand, tout à l'heure, au cours d'une conversation qui ne vient pas jusqu'à mes oreilles, le commandant de Bourbon-Busset lui arrachera un demi-sourire glacé, on en éprouvera comme de la stupeur.
Le général est enveloppé d'un ample manteau gris à col de fourrure, que serre à la taille un ceinturon de cuir. Il porte, comme tous les militaires de la mission, jusqu'au sous-officier chef de convoi, une arme courte, une sorte de petit glaive plat, - oserai-je dire un coupe-chou ? Sur sa casquette sont relevées des lunettes d'automobiliste, - car, sauf M. Erzberger, qui s'enfourne en hâte dans sa voiture, au flanc de laquelle est accroché le drapeau blanc, roulé, cette fois, tous vont voyager en voitures découvertes. Nulle dorure, sur cet uniforme sobre, que les pattes des épaules, insignes du grade. Et, ainsi, il a grande allure, de la "branche", énormément de branche, un air de distinction dans les manières qui tempère la dureté de la physionomie. Si bien que, derrière cet homme, le secrétaire d'Etat Erzberger, chef de la mission, pourtant, gras, repu, l'&oeil préoccupé, lointain derrière un binocle d'or, l'ambassadeur comte von Oberndorff, petit, quelconque d'aspect, le capitaine de vaisseau Vanselow, obèse, vulgaire, tout doré, jusqu'au poignard de sa ceinture, font figure de comparses. On ne retrouve quelque tenue qu'au général von Gûndell, secrétaire d'Etat, comme Erzberger, qui prendra, dans la première voiture, la gauche du général von Winterfeld.
Celui-ci, après un moment d'entretien avec le commandant de Bourbon-Busset, qui dirige les préparatifs du départ, s'est assis, en attendant qu'on achève de charger d'encombrants bagages. Il a tiré de son étui un cigare, l'a perforé méthodiquement à l'aide d'un petit instrument qui fait clic. Le grand sous-officier chef de convoi a vite allumé un briquet et le tend au fumeur.
On est presque prêts. Le commandant de Bourbon - de très belle allure, vraiment, sous le dolman noir et argent - pose à haute voix, en français - langue diplomatique ! - quelques questions aux chauffeurs, leur donne les dernières instructions. Le général de Winterfeld prend la peine de traduire, - et le commandant, qui possède admirablement l'allemand, est à même de constater qu'il le fait avec autant d'exactitude que d'aisance.
Enfin le commandant monte en voiture. Son auto s'ébranle avec celle des deux officiers qui l'accompagnent et pilotent tout le cortège. Vers quels destins s'en vont ces hommes qui viennent de jouer un si grand rôle ? M. Erzberger, sans doute, demeurera ministre. Mais le général de Winterfeld ? Mais les autres ? Peu nous chaut, au surplus. Nous sommes là une poignée, deux ou trois civils, de tout jeunes gens, des soldats, accrochés en grappes à des décombres écroulés. Et dans le crépuscule monte une clameur. Le même cri qui avait accueilli, à l'arrivée, les envoyés du kaiser, les salue au départ : - Vive la France ! Vive la France !
Au retour, je suivis comme un chemin de féerie. Nous n'étions pas encore très loin des lignes. La joie des vainqueurs se manifestait véhémentement, à ce demi-arrière. Les aviateurs brûlaient leurs derniers feux d'atterrissage, les fantassins leurs dernières fusées ; des rayons de projecteurs illuminaient le ciel. C'était une orgie de lumières, et c'était un enchantement. Jamais je ne verrai plus beaux décors que les ruines imposantes du château de Chiry dressées, fantomatiques, légères comme un mirage, dans une lueur de pur diamant, ou que ces bois hachés par les obus, déchiquetés, leurs troncs, leurs branches mutilées gesticulant tragiquement sur de fulgurantes flammes, sur des embrasements d'incendie. Jamais je ne verrai pareil, aussi gigantesque feu d'artifice, - une fête de nuit de 30 ou 40 kilomètres ! - et voilà pour m'éloigner à jamais des puérils prestiges du théâtre, si pâles auprès de ces splendeurs.
Ce jour est sans doute, à tous égards, pour ceux qui redescendent le versant, le jour culminant de leur vie.

Gustave Babin
L'Illustration, No. 3950-3951, 16-23 novembre 1918

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